21 février 2006

Cinq idées reçues sur le marché du travail 

Avec le débat sur le CPE est revenu le temps béni des analyses partiales, partielles, clairement fausses ou franchement affligeantes de la part d'une bonne partie de la classe médiatique et de la totalité de la classe politique sur le chômage en France et les comparaisons internationales en matière d'emploi.

L'une des solutions face à cette déferlante est de détourner l'oreille, de passer son chemin et de s'intéresser à des sujets autrement plus intéressants. Une autre est d'essayer de remettre les choses un peu au point en tentant de résumer les enseignements de la littérature économique sur la question du marché de l'emploi.

Je laisse au lecteur le choix entre ces deux options, en l'invitant à cliquer ou pas sur le lien ci-dessous, et en précisant que la note étendue ne recèle ni le but extraordinaire de Thierry Henry contre le Real, ni un énième exemple de l'archi-domination de la cohorte germano-autrichienne en terre piémontaise.

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1. Le vrai problème français en matière d’emploi est le taux de chômage des jeunes

Comme je l'écrivais dernièrement, les comparaisons internationales montrent que le taux de chômage élevé des jeunes en France n'est en rien atypique compte tenu du niveau du taux de chômage français. Cela ne veut pas dire qu'un taux de chômage des 16-25 ans supérieur à 20% ne soit pas, en soi, un véritable problème - quoiqu'il faut toujours rappeler que ce chiffre ne signifie pas que plus de 20% des jeunes sont au chômage (le taux rapporté à l'ensemble des 16-25 ans est de 7% environ, quasiment le même chiffre qu'au Royaume-Uni). Ni même qu'il n'est pas possible d'améliorer le ratio qui veut que, bon an mal an, le chômage des jeunes soit le double du taux de chômage sur l'ensemble de la population (d'autres pays ont su le faire). Mais plutôt que la première solution au chômage des jeunes est la baisse du chômage tout court.

[sur cette question, voir aussi la très utile note de lecture de SM d'Econoclaste à propos d'un Repères consacré aux "Jeunes et l'emploi"]


2. La flexibilité fait baisser le chômage

L'idée qu'il existe une corrélation entre flexibilité du marché du travail et faible niveau de chômage est particulièrement répandue au sein du commentariat économique français et cette thèse semble avoir convaincu le gouvernement et la majorité actuelle. Le problème est que la corrélation n'a jamais vraiment était démontrée empiriquement, ainsi que le relevait en passant Vincent Champain (que je connais et qui est un commentateur régulier ici) et le député PS Gaëtan Gorce dans une tribune récente pour Libération.

Dans un chapitre des Perspectives de l'emploi 2004 (pdf) consacré au sujet, l'OCDE conclut, après avoir rappelé la littérature théorique et empirique sur la question que :
[L]es conclusions quant au rôle de la [législation sur la protection de l'emploi] sur les taux d’emploi et de chômage agrégés restent mitigées, aussi bien dans les études théoriques que dans les études empiriques.
La raison de cette absence de corrélation claire est assez évidente. Les partisans de la flexibilité du travail soutiennent qu'un coût élevé des licenciements tend à réduire, ceteris paribus, les flux d'embauches. Ils ont raison. Mais ils oublient que les incitations jouent dans les deux sens : une élévation du coût des licenciements se traduit aussi, comme on peut s'y attendre intuitivement, par une diminution du flux des licenciements. Au total, les deux effets tendent à se compenser et il n'y a pas de corrélation claire entre degré de protection et niveau du chômage.

Cela ne veut pas dire qu'une plus grande flexibilité du marché du travail ne peut pas être défendue pour d'autres raisons. L'impact négatif de la protection de l'emploi sur le taux d'emploi (la proportion de personnes employées sur l'ensemble de la population en âge de travailler) semble plus concluant que celui sur le taux de chômage. Il apparaît aussi qu'une flexibilité plus importante permet de diminuer la durée moyenne du chômage. De même, les analyses de type insiders/outsiders insistent sur le fait qu'une trop forte protection de l'emploi tend à concentrer la flexibilité sur les salariés les plus fragiles. On peut enfin soutenir qu'une plus grande rotation des emplois sur le marché du travail est un facteur de gains de productivité, en favorisant la réallocation rapide des salariés des entreprises les moins productives vers les plus productives.

Cela dit, comme le note le rapport de l'OCDE, la flexibilité a aussi des coûts économiques et sociaux qu'on ne peut pas négliger. On peut par exemple supposer que la garantie d'une relation contractuelle stable entre l'employeur et ses salariés est une condition importante de la motivation des employés et d'investissement dans la formation, et donc d'élévation de la productivité du travail (pour une application au cas britannique, voir cette note de Mark Thoma).


3. La protection de l’emploi permet d’accroître le sentiment de sécurité des salariés

On pourrait le croire, mais cela ne semble pas être le cas, ainsi que le montre ce graphique toujours extrait des Perspectives de l'emploi de l'OCDE pour 2004 (LPE signifie "législation sur la protection de l'emploi").



Comment expliquer ce résultat assez peu intuitif? L'OCDE suggère que les salariés sont peut-être plus inquiets à l'idée de perdre leur emploi dans certains pays que dans d'autres, ce qui expliquerait d'ailleurs les différences en matière de protection de l'emploi. Mais on pourrait aussi expliquer la corrélation par le fait que la protection de l'emploi tend à augmenter la durée du chômage, et donc à accroître le coût de la perte d'emploi pour les salariés (qui ne semblent pas prendre en compte, en tout pas dans les mêmes proportions, le fait que la protection de l'emploi tend aussi à réduire la probabilité de licenciement). En bonne logique, les mesures qui tendent à mieux accompagner et à mieux indemniser les chômeurs permettent a contrario d'améliorer le sentiment de sécurité des salariés. On trouve ansi une corrélation assez robuste entre le montant de l'indemnisation du chômage et le sentiment de sécurité professionnelle.



On constate aussi un lien entre l'importance des politiques actives de l'emploi (accompagnement des chômeurs, formation professionnelle, subventions à l'emploi) et le sentiment de sécurité - voir le graphique dans le rapport de l'OCDE p. 107 (re-pdf).


4. En raison de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, le marché du travail est devenu beaucoup plus instable qu’il y a un quart de siècle

L'idée que les salariés changent beaucoup plus souvent d'emplois et restent beaucoup plus longtemps dans la même entreprise par rapport à ce qui était encore la norme il y a une vingtaine d'années est devenue un cliché. Le problème est que cette intuition n'est aucunement confirmée par les études empiriques sur la question. Comme le rappelle Christophe Ramaux dans un article sur le sujet (pdf), les données du Bureau international du travail, de l'OCDE et des organismes statistiques nationaux ne permettent pas de conclure à une tendance nette à la diminution de l'ancienneté moyenne dans l'emploi, ni à une baisse du taux de rétention (défini comme le pourcentage de la main d'oeuvre qui est toujours dans la même entreprise au bout d'une période de 5 ans).

Un article de Yannick L'Horty de 2004 (pdf) confirme cette analyse pour le cas français :
Sur la période 1969-2002, il n’y a pas de montée tendancielle du risque de quitter l’emploi quelle que soit la population observée (l’emploi total, les salariés ou les salariés des secteurs privés). Sur les vingt dernières années, il y a deux phases très distinctes, avant et après la récession de 1993, où le risque est d’abord croissant puis décroissant, à l’image inversée de la conjoncture, sans que l’on puisse déceler une véritable dérive structurelle.
En parallèle à cette absence d'augmentation de l'instabilité globale du marché du travail, on peut certes observer une modification des risques de perte d'emploi selon les différentes catégories de salariés. Mais, là encore, l'évolution n'est pas celle à laquelle on pourrait s'attendre a priori :
Selon l’ancienneté dans l’emploi, l’âge, la qualification ou le secteur d’activité, l’exposition à l’instabilité de l’emploi peut être très différente, même s’il y a bien un mouvement de convergence dans le risque de quitter l’emploi au sein de l’ensemble des catégories de main-d’oeuvre. Dans la phase de montée de l’instabilité de l’emploi, le risque a le plus augmenté pour les catégories de travailleurs où il était initialement faible. Dans la phase de baisse de l’instabilité de l’emploi, après 1993, il a davantage diminué pour les catégories de travailleurs dont l’emploi était le moins stable. Au total, l’instabilité de l’emploi ne serait pas globalement plus forte aujourd’hui qu’il y a vingt ans, mais elle serait devenue un peu plus diffuse au sein de l’ensemble des catégories de travailleurs.

5. Les seuils sociaux des entreprises nuisent à l’emploi

La législation française fait varier les obligations sociales et fiscales des entreprises en fonction de leur taille, de façon à alléger les contraintes pesant sur les PME. C'est ainsi que le taux de cotisation pour la formation professionnelle est de 0,15% de la masse salariale jusqu'à 9 salarié, de 0,90% jusqu'à 49 salariés et de 1,5% au-delà de 50 salariés. De même, les entreprises de plus de 11 salariés ont l'obligation d'organiser l'élection du délégué du personnel (même s'il n'y a pas d'obligation à ce qu'un délégué du personnel soit effectivement élu) et les sociétés de plus de 50 doivent mettre en place comité d'entreprise et un CHSCT. [voir les pages 190 et 191 du rapport Camdessus -pdf- pour un tableau synthétique des obligations en fonction des seuils]

On a pu se demander si ces effets de seuils ne contribuaient pas, redoutable effet pervers, à freiner l'expansion des PME, l'employeur y regardant à deux fois avant de décider d'embaucher le 20e ou le 50e salarié en raison de l'augmentation des coûts fixes associés à cette décision. Cette piste d'explication paraît d'autant plus légitime qu'un des problèmes majeurs de l'économie française est celui de l'insuffisante croissance des petites et moyennes entreprises (et non pas, comme on le croit trop souvent, celui d'insuffisantes créations d'entreprises).

Dans le numéro de décembre 2005 de la revue Droit Social, Pierre Cahuc, Francis Kramarz et Sébastien Perez-Duarte cherchent à évaluer la validité de la thèse selon laquelle "les seuils empêche[nt] les entreprises de croître". Leur raisonnement est le suivant : si les effets de seuil étaient un frein à l'emploi, la croissance en termes d'emploi des entreprises devraient être très différent selon qu'elles se situent ex ante juste au dessous d'un seuil (en ce cas, l'embauche devrait être freinée) ou très au-dessous (et alors la croissance devrait être plus importante, jusqu'à ce qu'elles parviennent à l'approche du seuil). Une étude de l'évolution des tailles des entreprises sur la période 1993-1997 tend à montrer que ce n'est pas le cas. Les auteurs recommandent des études complémentaires, mais ils concluent néanmoins que :
[E]n première approche, les données disponibles aujourd'hui font penser qu'améliorer la situation de l'emploi en France ne passe pas par la modification des seuils sociaux.
Et de recommander (évidemment) aux pouvoirs publics de plutôt s'inspirer des recommandations du rapport... Cahuc-Kramarz, parce qu'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même.

Que conclure de tout cela en ce qui concerne l'impact du CNE et du (encore probable) CPE? En première analyse que l'effet sur le taux de chômage sera négligeable, qu'il peut y avoir un impact positif sur le taux d'emploi (quoique, pour l'instant, on le cherche toujours), que les risques d'une augmentation du sentiment d'insécurité des salariés semblent grandement exagérés et que les effets sur la productivité sont ambigus. A supposer, bien sûr, que le CNE et le CPE fonctionnent comme l'entendait le gouvernement, ce qui est tout sauf certain, tant les deux mesures sont juridiquement précaires.

NB : pour un passage du CNE au crible des études économiques, je conseille l'article de Bernard Gomel "Contrat nouvelles embauches : un retour vers quel emploi", toujours dans le très complet numéro de Droit Social de décembre 2005. Je lui emprunte une bonne partie des éléments empiriques exposés dans cette note.